Menu Fermer

Louis-Léon Sosset rencontre Antoine Mortier

Roger Pierre Turine |  Juin 2014

La belle connivence qui peut exister entre un critique et un peintre n’a rien de fallacieux, rien d’indécent. Bien au contraire! Elle souligne, à travers le temps et l’espace, pour le présent et l’avenir, la complicité d’âme et d’esprit qui peut avoir poussé l’un vers l’autre, et vice-versa. Les avoir réunis autour d’un projet qui, sans l’avoir dit ou écrit, leur était commun à tous deux. C’est très simple: si le premier, «le critique», a pour devoir et bonheur de poser le regard et le doigt sur la création de son époque aux fins d’en valoriser le meilleur grain, le second, «l’artiste» aura, plus rare qu’on croit, offert au premier la valeur qu’il escomptait d’un art neuf, engagé de soi dans cette histoire de l’art qui va toujours de l’avant, oubliant au passage tout ce qui ne serait que redite ou resucée d’arts antérieurs.

Un artiste, un critique

Cette superbe histoire parallèle et commune a rassemblé, durant plus de quarante ans, le critique Louis-Léon Sosset et le peintre Antoine Mortier. Il n’y a qu’à savoir de quel bois brut ils étaient faits l’un et l’autre pour comprendre, sans y voir l’once d’une malignité, la collusion créatrice qui a pu pousser Sosset, non pas à encenser mais à montrer, force articles à l’appui, de quel bois se chauffait un Mortier qui n’avait pourtant pas de quoi se chauffer tous les jours. Un Mortier qui, pour faire bouillir la marmite familiale, se dédoubla en orchestrant sa double carrière de peintre sans compromission et de chanteur à la voix d’opéra sans fausses notes. Nous avons côtoyé Sosset pendant une décennie. Arrivé à la fin de son âge, le critique avait conservé sa superbe et son œil avisé, ne se trompait guère. Sans l’avoir connu, nous savons de source sûre que Mortier ne fut jamais mouton de Panurge, se rebella quand il fallait, alla son chemin sans traverse. Les deux hommes étaient donc faits pour se rencontrer. Avancer de pair, chacun en leur domaine. Droit devant. Avec plus que certitude, une conviction qui déroute les doutes et ancre les consciences dans le devoir d’aller au bout.

L’aventure à bout de bras

On peut dire qu’ils s’en sont allés, l’un et l’autre, leur outil à la main, la plume et la brosse à portée de sagesse. Une même génération rassemblait Louis-Léon Sosset (1913-1994) et Antoine Mortier (1908-1999). Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils eurent en parallèle un même souci d’aventure. Point de redites. Tout à l’audace! Nous tenons un article de Sosset paru dans «La Nouvelle Gazette de Bruxelles», le 16 janvier 1946. Dans son «Tour d’horizon de la vie artistique», il se plaint de la banalité, mièvre, redondante, indigente, des tableaux disséminés entre les divers salons ouverts entre la rue Royale et la place Stéphanie… « Nous ne rencontrâmes – écrit-il – que des expositions où l’on s’ennuie (pour autant qu’on ne les visite pas d’un seul regard !), des expositions peuplées de paysages…, des nus…, des marines… Rien n’était perdu ! A l’ombre de Sainte-Gudule, une heureuse surprise nous favorisa. La Galerie Apollo, qui paraît centraliser les jeunes énergies, présentait le premier ensemble du peintre Antoine Mortier… Son art est solide et sérieux, étranger aux facilités excessives comme aux effets superficiels. Il ne se réclame d’aucun tour de passe-passe. On sent qu’il a été nourri de la bienfaisante angoisse de l’effort. Ses œuvres dénotent un coloriste puissant et réfléchi, doué d’une incontestable personnalité : elles ont des caractères d’ordre et de simplicité qui sont à la base de toute créativité durable… ».

Coup d’œil et coup de brosse

Fait rare: Sosset avait détecté l’inaltérable, Mortier confirmant, sa vie durant, l’appréciation du premier coup d’œil. Fait rare aussi: à cette occasion, Sosset acheta sa première toile de Mortier (lequel avait, en 1944, anecdote intéressante, connu une première vente en cédant un tableau à un soldat américain en mission chez nous). Le critique et l’artiste s’engageaient pour la vie. Le premier n’eut jamais – nous avons tous ses articles de 1946 à 1986, parus dans Le Journal des Beaux-Arts, dans La Nouvelle Gazette de Bruxelles, dans Plus moins Zéro – à reprocher au second de faire fausse route.

Le second put compter sur la loyauté et la fidélité sans fard ni condescendance du premier. Ils se voyaient dans le privé, s’échangeaient des courriers chargés de sens. En 1979, la Galerie Delta organisa, à l’Astoria, un dîner en l’honneur de Mortier. Fait d’exception: la meilleure critique de l’époque – Léon-Louis Sosset, Jean Dypréau, Jacques Meuris – salua l’artiste par de francs discours. La chaleur des rencontres n’aura jamais prévalu sur la vérité des propos. Fait rare aussi: mine d’or du renseignement choisi, Sosset ouvrit sa bibliothèque en grand quand la fille de Mortier, Françoise, eut à rédiger un mémoire en histoire de l’art. La vie de ce temps était ouverte et féconde. Ne s’attardait pas aux pacotilles.