Exposition – Cabinet d’amateur privé : Le plein du vide. Antoine Mortier et Gabriel Belgeonne.
Une bonne génération sépare les deux artistes. Gabriel Belgeonne (Gerpinnes, 1935) fig. 1fig. 2 fut dans les années soixante un peintre au lyrisme contrôlé, amoureux de couleurs sourdes traversées d’incandescences, et un graveur apprécié aux aquatintes et lithos estampées d’une figure récurrente, l’ammonite. Mystérieuse, opiniâtre, la coquille inscrit sa spirale fossile dans l’épaisseur des papiers comme dans la nuit des temps. Point d’ancrage de développements et de déclinaisons ultérieures, ces gravures privilégient des valeurs artisanales et spontanées dans un cadre plus ou moins construit.
Au début des années septante, l’artiste développe avec son épouse, Thérèse, les éditions Tandem où la plupart des artistes qui marquent l’art belge de la fin du XXe siècle et du début du XXIe de manière significative croisent le fer avec des interlocuteurs choisis. Autant de « Conversations » à bâtons rompus, d’archives précieuses de l’art comme il va.
Belgeonne revient à la peinture dans les années 80 d’une façon différente, sans cesser de graver. Sa pratique picturale s’est nourrie de ses recherches, de nombreux contacts, de son goût pour le silence, la lenteur, le dépouillement et surtout pour la spiritualité et l’art orientaux. Elle joue avec une grâce particulière du plein et du vide, du blanc et du noir, mettant en suspens, dans ce vide qui n’en est pas un, des nuées de signes, de traces, d’estampages, de taches, de balafres qui s’agrègent et se désagrègent à l’envi.
Source d’une forme singulière de discours, un alphabet s’est forgé au contact de l’espace qui l’entoure, vide vivant, tangible, travaillé, où les couches de blanc se superposent. Comme tout artiste digne de ce nom, Belgeonne sait que le vide est … plein, qu’il est le volume à prendre en compte d’entrée de jeu, l’énergie qui fait pression sur le geste, la source du trait et de la forme, ce qui les met en tension. Il est, ce vide, le souffle premier et dernier, l’alpha et l’oméga, l’entre terre et ciel, le tout et le rien, la respiration du vivant, la lumière. Et l’illusion, puisque, pour en rendre compte, il faut le matérialiser, lui opposer du plein.
Sont rassemblées ici, outre une grande peinture toute récente, des encres sur papier où flottent, épars, des bribes, des traces de ces agglomérats en suspens, de ces constellations. Ils me font l’effet d’éclats lointains, de bribes de discours, de termes d’une longue conversation avec soi-même. Ce sont ses vocables, ses lettres et ses chiffres qu’il serait vain de vouloir déchiffrer sous peine d’immobiliser ce qui est délibérément volatil, ascensionnel, écrit sur le vent…
Mortier (1908-1999) part toujours du concret – de l’objet, de la figure – donc du plein mais n’aime rien autant que de se colleter aventureusement avec le vide, ce qui donne à sa démarche un maximum d’expressivité et de concision. A côtoyer le vide – le blanc parfois vertigineux qui articule ses encres les plus compactes – il doit la liberté de transfigurer parfois radicalement le modèle d’origine, de le retourner comme un gant afin d’en considérer chaque segment dans l’espace.
On verra ici quelques-uns de ces « segments » énigmatiques et pourtant habités qui évoquent, tantôt le jambage d’une lettre perdue, tantôt un fragment d’architecture toujours en devenir. N’ayant de cesse de raboter le plein, de le réduire, de jouer avec la pression du vide, Mortier en arrive à des objets et figures à ce point transformés qu’ils semblent appartenir à une nouvelle dimension. Objet dans l’espace fig. 3, peinture des années nonante, en donne une bonne idée. De même que quelques encres fig. 4 dont le très structuré Compotier (1946) où le plein ajouré, traversé par le vide, a pour effet de multiplier les points de vue, de déconstruire l’architecture du modèle. Quant à cette encre de 1980 où le noir et le blanc semblent exercer une pression mutuelle comme une fenêtre ouvrant sur la nuit, elle est l’illustration quasi littérale de l’illusion qui donne le vide pour… vide.
Les œuvres de Belgeonne et de Mortier sont de source et de nature bien différentes. A voir leurs encres aux cimaises, pourtant, on constate d’indéniables affinités, dues sans doute à la tentation commune des deux peintres de se bâtir un alphabet formel et une écriture sur les vestiges du visible, de conquérir ainsi leur spiritualité.
— Danièle Gillemon, Membre de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique