Exposition – Cabinet d’amateur privé : Préfiguration de l’exposition Encrée en matière au Tsinghua University Art Museum, Pékin.
Les encres de Mortier fig. 1fig. 2 sont nombreuses, petites ou monumentales, graphiques ou picturales, plutôt figuratives ou franchement abstraites. Elles sont essentielles. Non seulement elles vont à l’essentiel, mais elles représentent également, pendant les années fondatrices où l’artiste peine à nouer les deux bouts, un medium peu coûteux, fluide suppose le blanc et le noir, et de puissants contrastes, convient à la vision ample et abrupte de Mortier, et s’accommode de n’importe quel support, carton, papier Kraft, papier translucide servant à emballer le poisson, papier journal… Parfois, l’encre prolonge son geste en un trait unique, déclinant des valeurs de promptitude et de concision qui lui sont propres, suggérant de nouveaux développements plastiques au hasard d’accidents et de coulures.
Parfois, elle déconstruit la figure en deux temps, trois mouvements, ou, au contraire, la frappe dans le silence du papier, compacte, insondable, fermée sur d’autres figures, comme dans Les Porteurs fig. 3fig. 4, sorte de… poupée russe du dessin. Ainsi les encres conjuguent-elles l’émotionnel dans un parti pris de simplicité qui les rend universelles. Déterminantes, elles ne « préparent » pas la peinture. Elles ont leur vie propre, et assoient son langage.
Omniprésents dans les encres, l’homme fig. 5 et la femme sont des caractères au sens habituel de configuration de la personnalité, mais aussi au sens figuré de signe. La Passante fig. 6, La Paysanne fig. 7fig. 8, A l’Homme… pour n’en citer que quelques-uns, montrent comment une figure particulière, bien typée, observée avec humour et causticité, devient signe, presque idéogramme, pictogramme, sans perdre justement ce « caractère » vivant d’être humain en mouvement. On le doit au sens du raccourci expressif, qui est peut-être le trait essentiel du talent de Mortier.
Là est le fil rouge, si j’ose dire, avec l’art de la Chine, bien que celui-ci soit traditionnellement (sauf dans l’art plus quotidien des estampes) peu porté sur la figure, plutôt sur la nature et le cosmos. Cette faculté de l’artiste à ancrer la figure dans le papier, à la projeter dans un espace physique et symbolique pour en cerner la vérité profonde, ne peut que rendre féconde et interpellante la présentation de ses œuvres au public chinois dépositaire d’une mémoire millénaire de l’encre.
Notre homme, pourtant, ne fit nullement partie de la grande famille des artistes occidentaux qui, après la deuxième guerre, s’intéressèrent aux valeurs orientales de l’art au point parfois de les faire leurs. Il n’eut pas d’intérêt particulier, que l’on sache, pour cette Chine qui, après 45, vit son art traditionnel se fracturer au contact de l’art occidental, se diversifier, se régénérer et, au fil des décennies suivantes, revenir parfois aux valeurs ancestrales, comme le fait, par exemple, le peintre contemporain Zhu Tianmeng qui vit en Belgique. Crises politiques, rejet du réalisme socialiste, exils…, les artistes chinois voyagèrent aux États-Unis et en Europe, comme Zao Wou-Ki, le plus connu, ou d’autres peintres nés dans les années 30, Chuang Che, Liu Kuo-Sung, Chu Wei-Bor, Hsiao Chin et Tsai Hsia-Ling… férus d’encre et d’abstraction lyrique. Ils furent en contact avec les Américains et Européens Tobey, Pollock, Hartung, Soulages, Michaux, Mathieu, Degottex…, au moment où ces derniers s’intéressaient de près à la beauté abstraite et à l’ambivalence de la calligraphie et des pictogrammes, alliant leur perception de l’Orient à l’expressionnisme abstrait ou à la spontanéité de l’écriture libre.
Ce ne fut pas le cas de Mortier, répétons-le. À cette époque, il travaillait dans son coin, après avoir claqué la porte de La Jeune Peinture, et ne voulait rien savoir des modes nationales ou internationales. Il partait d’un héritage pictural flamand ancien et moderne, et s’intéressait à l’encre en fonction de critères personnels. Il lui importa très vite, cependant, de ménager dans ses dessins l’élan et le sens du geste qui avaient réduit la figure (personne ou objet) à quelques traits sommaires pour s’en approprier le cœur, ou plus philosophiquement, l’essence.
Il suffit de regarder ces deux Paysannes, à la fois si schématiques et si éloquentes, pour voir à quel point le dessin ou la peinture tendent à l’archétype. Elles sont là, ces figures, telles qu’on pourrait les croiser au détour d’un chemin bien de chez nous, dans une posture sympathique, et en même temps, elles sont de partout, concrètes et abstraites.
Ajoutons que, si par jeu, on s’amusait à réduire ces encres à la taille d’un caractère chinois et à les aligner, on s’apercevrait
qu’elles forment, visuellement, une écriture ! Dans cette volonté d’atteindre le cœur des choses et des êtres au-delà de l’apparence, Mortier croise, sans l’avoir voulu, l’usage que les peintres chinois abstraits modernes et contemporains, et même anciens, firent de l’encre. Les Anciens, d’abord, les Lettrés, qui furent parfois qualifiés à juste titre de « proto abstraits ». L’Occident n’a pas le monopole de la « découverte » de l’abstraction. Il faut garder à l’esprit que la calligraphie, en tant que travail créatif, repose sur des valeurs philosophiques et recèle un potentiel illimité. Il suffit au peintre calligraphe de varier sur les pleins et déliés des caractères pour exprimer ses émotions. Il peut aussi les dessiner différemment pour renforcer ou varier leur sens, préciser leur contexte. Bref, le message philosophique et poétique qu’il peut faire passer est vaste. Certains vont même jusqu’à l’abstraction complète, tant et si bien qu’on peut, en effet, parler d’abstraction avant la lettre.
Dans sa pratique du dessin et d’une peinture largement conçue et brossée, Mortier a certainement bénéficié du fait qu’il fut, pendant de longues années, chanteur lyrique. Cet apprentissage, qui part de la cage thoracique, influence la respiration, la souplesse générale et le geste. On n’est pas si éloigné de la calligraphie, art martial qui engage le corps dans un effet « courroie de transmission », qui lie la respiration à la mobilité du poignet et au délié du geste. Aussi autonomes soient les encres de Mortier et aussi divergents les deux systèmes culturels, des affinités se manifestent bel et bien de part et d’autre qui feront de l’exposition future à Pékin une rencontre inattendue et enrichissante.
— Danièle Gillemon, Membre de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique