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Antoine Mortier (1908-1999). Le sens de la ligne

Camille Brasseur |  Décembre 2015

Antoine Mortier (1908-1999), peintre belge considéré comme l’un des représentants majeurs de l’abstraction lyrique en Belgique fut souvent assimilé à l’esprit des œuvres de Franz Kline (1910-1962) ou de Pierre Soulages (1919). Le déploiement du geste largement brossé et gorgé de peinture noire a facilité cette assimilation. Une fougue toute singulière se dégage cependant de cette œuvre habitée. Mortier s’impose rapidement en Belgique comme l’un des peintres incontournables de son temps. Il est régulièrement sollicité lors des expositions d’art belge organisées à l’étranger et présent lors des principales manifestations d’envergure (biennales de Sao Paulo, 1953 et 1961, biennale de Tokyo, 1959 et biennales de Venise, 1960 et 1964). Ainsi, Mortier figure parmi les artistes sélectionnés pour participer à l’exposition internationale organisée, en 1952, par le Carnegie Art Institute de Pittsburgh en Pennsylvanie. L’œuvre Variation (1951) retient l’attention de l’Albright Art Gallery de Buffalo qui s’en porte acquéreur ! L’année précédente déjà, lors de la manifestation Younger European Painters, l’une de ses toiles, Torse bleu (1948), intégrait les collections du Salomon R. Guggenheim Museum à New York. L’artiste est promis à une belle carrière encouragé notamment par le célèbre marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler qui lui suggéra, dès 1953, de s’installer à Paris. La vie en décida autrement et le peintre poursuivit son parcours en Belgique.

Mortier se lia d’amitié avec des collectionneurs prestigieux comme l’industriel Philippe Dotremont dont la collection circula à l’étranger. Ce fut également le cas des collections Gustave Van Geluwe et Bertie Urvater qui furent montrées dans différents lieux avec le soutien du Service de la propagande artistique, ceci grâce au directeur Emile Langui, proche du cénacle des collectionneurs ouverts à la création contemporaine. Urvater, diamantaire anversois, et son épouse Gigi firent appel au jeune et prometteur architecte André Jacqmain (1921-2014) pour construire une maison musée en lisière de Bruxelles (1960). La demeure est un véritable manifeste architectural imaginé par André Jacqmain qui l’a restaurée et agrandie récemment, ce qui fut son dernier ouvrage. A l’époque, elle fut en grande partie meublée par son comparse le designer Jules Wabbes (1919-1974) qui jouissait déjà d’une belle réputation. Il était apprécié de ceux qui s’intéressaient à la nouvelle direction prise en matière d’aménagement et de décoration. Ainsi, Wabbes fut proche des amateurs d’art Oscar et Cécile Schellekens qui acquirent un important mobilier à sa signature. Ce couple était intimement lié aux Mortier qui appréciaient les intérieurs savamment pensés faisant honneur au Beau. Mortier était aussi un hôte régulier d’Urvater et réalisa par ailleurs un portrait de la fameuse Gigi (1956) au caractère bien trempé.

Fin esthète, le peintre appréciait un mobilier aux lignes pures répondant à la rigueur qui sous-tend chacune de ses créations. A l’occasion, Mortier n’hésita pas à dessiner, dans le même esprit de dépouillement qui caractérise le design des années 1950, quelques éléments de mobilier en formica pour sa maison-atelier dont il avait par ailleurs imaginé le plan (1967).Il dût attendre de disposer de moyens suffisamment honorables pour l’aménager avec du mobilier de renom. Il aimait particulièrement celui imaginé par Florence Knoll dont il acquit un ensemble comprenant un canapé et une chauffeuse bleu nuit ainsi qu’une table basse en verre et acier. Sensible à la couleur, Mortier maîtrisait une palette où le noir dominait en maître faisant jaillir un alliage subtil de tons vifs avec encore plus de force.

L’artiste eut l’occasion de s’intéresser de près à l’architecture dès 1953 lorsque le promoteur Gilbert Van Ooteghem le sollicita. Ce dernier avait confié à l’architecte Willy Van der Meeren (1923-2002) la construction d’un immeuble à appartements à Evere. Van der Meeren était très soucieux de l’intégration de l’art au sein de l’espace de vie. Le peintre travailla donc à la combinaison de couleurs en adéquation avec cette habitation à caractère social. L’objectif était d’offrir au plus grand nombre un lieu décent et agréable mais aussi économique, c’est-à-dire pensé de façon à être rentable et fonctionnel. Egalement designer, Van der Meeren exposa ses meubles en 1953 dans un appartement témoin de la cité du Kiel à Anvers. Les photographies d’époque révèlent que des œuvres de Mortier furent exposées dans ce cadre. La synergie entre art, design et architecture est un témoignage révélateur du souci qui animent les acteurs de l’époque de combiner la création sous ses formes les plus diverses pour créer un environnement synonyme d’épanouissement.

Les magasins d’ameublement jouèrent un rôle décisif pour la diffusion de nouvelles lignes de mobilier et de nombreuses enseignes de décoration virent le jour dont celles des Baucher-Féron, l’Atelier Stéphane Jasinski, la galerie Espace d’Eric Lemesre, le Design Centre géré par Josyne des Cressonnières. Par ailleurs, Bruxelles jouissait d’une succursale Knoll installée rue Royale, au centre-ville. La mise en espace et l’aménagement furent confiés à l’architecte Constantin Brodzki (1924) respectant les plans dessinés par Marcel Breuer (1902-1981) lui-même. Le showroom fut dirigé par Jan Saverys (1924) qui mena en parallèle une carrière de peintre. Lié d’amitié à ses confrères artistes, Saverys profita de son poste pour associer art et design en organisant quelques expositions. Peu de documentation subsiste à ce sujet mais des courriers indiquent que Mortier y exposa. Il s’agissait là d’une vitrine supplémentaire pour les artistes susceptibles d’élargir leur clientèle ordinaire. Parallèlement Mortier exposa à plusieurs reprises à la Galerie M.A.S de Deinze tenue par Marie-Anne Saverys.

Knoll entretint une histoire singulière avec la Belgique grâce à la licence exclusive que les Ateliers d’Art des Frères De Coene parvinrent à obtenir pour le Benelux en 1956. Le directeur Pol Provost réussit ainsi à donner un nouvel élan à l’entreprise courtraisienne qui fut notamment très active lors des préparatifs liés à l’Expo 58. Formé au sein de cette institution familiale De Coene, le designer Christophe Gevers (1928-2007) prit son envol lorsqu’un miraculeux capital lui permit d’ouvrir en 1958 un restaurant-brasserie, Le Cap d’Argent. Les premiers meubles pour aménager l’endroit furent ceux de Florence Knoll (1917) mais rapidement le jeune designer prit de l’assurance et imposa ses propres créations à la ligne moderniste. Très lié à la famille Niels, Gevers fut chargé de la décoration intérieure de leurs restaurants dont Le Canterbury installé alors au boulevard Emile Jacqmain. Mortier fut approché pour réaliser une fresque qui demeura à l’état de projet. Néanmoins, ses œuvres issues de la collection Niels eurent l’honneur des cimaises des différents restaurants familiaux : Le Vieux Saint Martin, La Marie-Joseph, Le Duc d’Arenberg, Le New Canterbury tous aménagés par Gevers. Encore aujourd’hui, le tableau Torse blanc (1954) de Mortier est exposé au Grand Forestier tenu par Albert-Jean Niels. Gevers édita également des meubles pour Asko qui présenta dans son showroom bruxellois le même tableau, Torse blanc prêté par les Niels. Cet exemple illustre parfaitement l’absence de frontière entre création picturale et design.

Si Mortier dédia sa vie à la peinture, il manifesta un intérêt prononcé pour l’intégration harmonieuse des formes dans l’espace de vie. Rien de surprenant dès lors à ce que le design, qui connut une belle effervescence dès les années 1950, ait capté son attention. Sensible aux matériaux nobles, il ne pouvait qu’approuver un design exigeant soucieux d’un véritable savoir-faire. Rappelons que Mortier fut lui-même artisan et qu’il exerça comme fourreur. Grâce à ce métier, il acquit le sens de la coupe et de la découpe, ce qui lui fut précieux plus tard, lorsqu’il décida de faire œuvre. Qu’il s’agisse de la composition d’un tableau ou d’un meuble, l’œil de Mortier s’attardait à la ligne de force, à l’équilibre des surfaces et au sens des masses pour parvenir à donner vie à quelque chose qui s’en trouverait élevé pour le plus grand bonheur de tous. fig. 1fig. 2fig. 3fig. 4fig. 5