Exposition – Cabinet d’amateur privé : La mesure de l’objet, Antoine Mortier et Jean-Pierre Ransonnet.
Homme des Ardennes, Jean Pierre Ransonnet (Lierneux, 1944) fig. 1 vit à la lisière des forêts sur les hauteurs de Liège et trouve dans le thème récurrent du sapin et d’un paysage en tension – à la fois vierge et façonné par l’homme – le fondement d’un langage pictural dense. Pendant les années 80 dont il est question ici, c’est l’homme et son labeur qui l’interpellent. Peintre, ouvrier, artisan, forgeron… l’homme est clairement ce qu’il fait. Par les voies détournées de la figure et l’outil schématisés (l’équerre en forme de T, la brosse du peintre…), l’artiste participe à sa manière au renouveau de la peinture et du néo-expressionnisme qui se joue un peu partout en Europe. Ce qui nous permet de le rapprocher de son hôte, Antoine Mortier (Bruxelles 1908-1999) fig. 2 dont le langage monumental et expressif, quel que soit le degré de transfiguration, a été associé à l’expressionnisme abstrait.
Œuvre de l’épaisseur humaine, de l’identité sociale et culturelle, la peinture de Ransonnet s’arque boute aussi (post modernité oblige) sur l’acte de peindre, le pourquoi et le comment. Une vision de grande amplitude confronte l’arbre à la forêt, l’outil à la figure, l’intime au collectif avec, en filigrane, la mémoire de qui fut. Dès les années septante, les lieux, les gens, les souvenirs d’enfance lui fournissent les repères essentiels sans contraindre les inflexions d’un métier très libre. Lettres en embuscade, signes chargés d’histoire(s) affrontent les jeux toujours plus aventureux de la matière où les coulures notamment, l’inachèvement apparent du tableau confirment l’ouverture du langage à la violence que le temps fait aux gens et aux choses. A l’ombre de l’objet et de l’humain naît un espace nouveau qui étend le temps de la réflexion, de l’émotion et de la saveur picturale liée aux couleurs sourdes ou crépitantes. La liberté d’un tel langage engendre, au fil du temps, des séquences très différentes. fig. 3
Cette liberté est aussi celle de Mortier, son aîné d’une bonne trentaine d’années qui, lui aussi, se remet continuellement en question. Chez Mortier, l’objet n’est pas moins important, sujet de maints développements et de métamorphoses, jusqu’à absorber la figure, se confondre avec elle et créer une entité plastique nouvelle. On peut dire qu’au propre comme au figuré, il prend la mesure de l’objet, l’évalue, le soupèse, le déconstruit et le reconstruit, le projetant dans l’espace physique et métaphysique. Objet usuels comme La lampe verte (1948), La boîte et le bocal (1945), objets architectoniques, instrument… tous ont une présence particulière, une intimité prenante qui déborde le simple agencement des formes, des lignes et des couleurs. Ce n’est plus l’objet ET la figure mais la figure DANS l’objet ou l’objet DANS la figure, une osmose singulière et singulièrement expressive, le plus souvent. Avec ce mélange d’humour et d’esprit d’analyse qui lui est propre Mortier aime « figurer » l’objet et « objectiver » la figure. Glorieuse face (1951) est un bel exemple de cette hybridation. De même L’homme à la pipe (1951) et L’accordéon (1953) montrent combien l’objet – accordéon ou pipe – impose son profil à la figure tout entière.
Plus tard, des toiles sombres de grand format liées à la sculpture monumentale du métro Yser (Instrument I (1983) fig. 4 et Instrument II, (1983-1987) peinture presque monochrome) révèlent une palette subtile de bruns et de bleus témoignant d’une approche toute autre. L’objet, en définitive, dans cette brève exposition, permet de prendre la mesure de l’évolution de Mortier et de la diversité de ses approches. Si Boîte et bocal est un tableau très construit où le métier dévoile toute sa richesse chromatique, les deux tableaux beaucoup plus tardifs font l’économie de toute syntaxe formelle et ne suggèrent le volume que dans le geste pour l’un, un geste qui balafre la toile, et dans la modulation poussée des couleurs, pour l’autre.
— Danièle Gillemon, Membre de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique