Exposition – Cabinet d’amateur privé : L’OscArt des Amis.
« Loscar », c’est le titre que Mortier donne à l’un des portraits fig. 1 qu’il fait de son ami Oscar Schellekens en 1961. Pas n’importe quel portrait ! Comme souvent, chez lui, le mélange entre expressivité et abstraction atteint à l’essence même d’un objet ou d’un visage. C’est en 1946 que le peintre fait la connaissance d’Oscar et de son épouse Cécile Houtart à la faveur du vernissage de sa première exposition personnelle à la galerie Apollo. Né à Gand en 1915, amateur d’art, issu d’une longue lignée aristocratique flamande et ingénieur de formation, Oscar collectionne ce qui émerge en ces temps d’immédiat d’après-guerre et lui semble promis à des lendemains qui chantent. Artistes belges principalement mais aussi sud-américains, cubains, et bientôt Cobra, mouvement international avec ses têtes de pont, Jorn, Appel, Vandercam, Dotremont…. fig. 2
Son tempérament et ses origines le poussent à privilégier un art de tradition nordique comme en témoigne son intérêt emblématique pour Teniers – qui a une place dans son arbre généalogique – et auquel il consacre un livre. Mais il est aussi sensible aux artistes qui, plus pointus comme Camille De Taeye ou plus internationaux comme Marcel Broodthaers, Bram Bogart, Henri Michaux, se voient défendus par les critiques et les institutionnels de l’époque.
Cerise sur le gâteau, Oscar photographie les artistes qui l’intéressent et qu’il côtoie, des archives précieuses qui en disent long sur le milieu de l’époque et la pratique d’un certain mécénat indissociable de relations d’amitié.
C’est sur ces photos où Mortier est presque toujours présent que l’exposition d’aujourd’hui s’articule, rebondissant sur les œuvres des artistes photographiés qui font partie de sa collection. Parmi eux, François Arnal fig. 3, peintre français d’obédience abstraite et lyrique, Gianni Dova fig. 4, né à Rome, auteur d’un art informel et tumultueux et ceux qu’on ne présente plus, César fig. 5, Christian Dotremont, Roel d’Haese, Serge Vandercam fig. 6, Englebert Van Anderlecht. Les photos sélectionnées montrent les comparses dans une intimité joyeuse, festive et lors de vernissages. fig. 7
La peinture de Mortier a beau être l’œuvre d’un tempérament solitaire, peu enclin aux mondanités, elle s’ancre dans un milieu qui dès les années d’après-guerre va lui servir de tremplin. Oscar restera toujours l’ami et le mécène, celui avec qui il discute, échange et le cas échéant, s’engueule… et qui acquerra nombre de ses œuvres non seulement parce qu’il les apprécie mais aussi pour l’aider à nouer les deux bouts.
Le peintre rencontre chez Oscar ou par son intermédiaire une multitude d’artistes, de critiques, de collectionneurs belges ou français. Cécile Houtart fig. 8, l’épouse d’Oscar, historienne de l’art et styliste, soutient le collectionneur et l’éclaire dans ses choix. Elle s’entend particulièrement bien avec la femme d‘Antoine, Emilienne Lempereur, couturière chez Natan « qui a de l’or dans les doigts ». Le peintre, lui, y travaille comme artisan-fourreur. Une vraie complicité lie les deux femmes aux prises, chacune, avec la personnalité complexe de leur époux.
Les Schellekens mènent grande vie, reçoivent, font la navette entre Paris et Bruxelles et d’autres villes où cela se passe comme Milan et Anvers. Et surtout, ils sont liés à la vicomtesse Marie-Laure de Noailles, l’égérie turbulente et anticonformiste de l’avant-garde qui occupe le haut du pavé dans le milieu artistique de la capitale française et dont la fameuse demeure, à Hyères, signée Mallet-Stevens, est dédiée à « la modernité ». Oscar et Antoine fig. 9 n’ignorent donc rien des idées qui dans ces années 50 tirent l’art à hue et à dia. L’importante collection, hétéroclite et abondante, que l’amateur développe dans la maison de maître de Bruxelles où Mortier occupe une place de choix est le témoin direct de l’ouverture d’esprit des Schellekens qui cherchent les « pointures » d’abord en Belgique. Daniel, le fils d’Oscar et de Cécile, veille aujourd’hui sur cette collection avec sa fille Laura. Connu sous le nom de Daniel Schell, passionné par les maths, la musique et la poésie, il est compositeur et enseigne toujours. Quant à Laura, dendrologue et passionnée de photographie, elle est, entre autres, administratrice de l’ASBL Antoine Mortier aux côtés de Françoise, la fille du peintre et de Gil Knops, son petit-fils co-fondateur du Fonds Antoine Mortier auprès de la Fondation Roi Baudouin. L’amitié des uns pour les autres comme l’intérêt pour l’art se sont transmis.
Pour avoir croisé bien des artistes et des tendances, Mortier est resté lui-même au cœur du tumulte, suivant sa voie propre, ce que surent apprécier d’autres collectionneurs ou spécialistes comme Paul Fierens, Robert Giron, Gustave Van Geluwe, Karel Geirlandt, Bertie Urvater fig. 10 ou Thomas Neirynck, un peu plus tard.
— Danièle Gillemon, Membre de la Classe des Beaux-Arts de l’Académie Royale de Belgique