Sa belle voix de baryton résonne encore dans mes oreilles. Elle annonçait la délivrance d’une oeuvre ou célébrait un moment familial heureux. Les grands airs d’opéra, les negro spirituals et les chants grégoriens emplissaient l’atelier tout comme le séjour. Mon père ne chantait qu’aux moments de bonheur et exprimait par la voix ce qu’il avait de plus précieux au plus profond de lui-même, le souffle lyrique créateur. Membre dès le début des années 1920 d’une chorale bruxelloise, le Cercle Edouard Bauwens, il fit avec elle plusieurs séjours de chant en France.
Parallèlement, il était devenu artisan fourreur et, dès ses 18 ans, exerçait dans d’illustres maisons bruxelloises, dont Natan, dans laquelle il rencontra en 1936 son épouse, Emilienne Lempereur. Cette dernière y officiait en qualité de première couturière et de chef d’atelier. Le soir, il suivait les cours de chant et de musique à l’Académie de Saint Josse-ten-Noode.
Réformé de l’armée suite à une grave opération chirurgicale, une attestation du Théâtre royal de la Monnaie (TRM) confirme son engagement en qualité de choriste par la célèbre institution, du 1er décembre 1940 au 31 août 1947. fig. 1fig. 2fig. 3fig. 4fig. 5fig. 6fig. 7
Son destin artistique se confirme tout jeune au contact des différents métiers d’artisan : son père est tailleur, sa mère est modiste de mode, son premier patron, entrepreneur staffeur. Ces métiers lui enseignèrent la force, la volonté, la perfection, la rigueur de la composition, la personnalisation de la pensée.
C’est en fréquentant le Théâtre qu’il développa une de ses premières thématiques: la figure. La vie y semblait hors du temps, étrangère aux échos de la guerre comme dans un rêve. Au travers des opéras, il vécut les drames réels de la vie – la discorde, la jalousie, l’amour, la passion de la religion et de la gloire. A l’heure du couvre-feu, il regagne l’avenue des Celtes à Etterbeek où la petite famille entend, paralysée par l’angoisse, les V1 allemandes fendre le ciel.
Antoine Mortier retiendra picturalement quelques moments essentiels de la Monnaie. Il peint Marguerite (1942) fig. 8, l’ouvrière de l’ombre qui coiffe les acteurs, les Flambeaux (1945) fig. 9, quatre choristes en guenille encrés sur le plateau de Thaïs de Massenet, et Don Quichotte de Massenet (1954) fig. 10. Il mémorise, dessine et redessine sa loge, campe les attitudes, celles des chanteurs, des musiciens, du chef d’orchestre (Maestro, 1984) fig. 11 dont la face correspond à un métronome. Le peintre en puissance enregistre les pulsions des grands opéras, de l’architecture de la scénographie, l’ambiance des coulisses, les états d’âme de chacun.
Le directeur Corneil De Thoran lui achète un premier tableau et l’encourage à poursuivre dans la voie picturale. C’est au TRM qu’il rencontre Claudel, Honegger, Clara Clairbert, les ténors François Louis Deschamps, José Lens, les mezzo-soprano Geneviève Moizan et Yetty Martens, la basse Maurice De Groote et bien d’autres. L’anecdote retient également l’emprunt de costumes à la réserve du théâtre pour la participation des membres d’Apport 45 au cortège du mariage de Marc Mendelson, le 29 mai 1945.
Lorsqu’en 1947, il est licencié pour être rentré un jour en retard de Saint-Idesbald, grisé de liberté, c’est un premier rappel du destin.
Il use de cette inattendue disponibilité pour fréquenter ponctuellement les cours de modèle vivant d’Edgard Tytgat au Moulin de Lindekemale à Woluwe Saint Lambert tout en reprenant ses prestations d’artisan fourreur chez Natan. Il se produit également pendant les années 1950 et 1951 à l’Alhambra dans des opérettes, telle que la Belle Hélène fig. 12, qui lui inspira la sienne en 1966.
Je n’oublierai jamais les résonnances musicales de Beethoven, de Wagner, de Mozart, de Puccini, de Verdi qui venaient peupler le quotidien pour éduquer nos sens.
Antoine Mortier conserva fidèlement au fil du temps de multiples amitiés et n’abandonna jamais le chemin de l’Opéra royal de la Monnaie qui fit désormais partie de nos sorties privilégiées. Nourri de cette institution, mon père nous fit rencontrer entre autres, Maurice Huisman, André Vandernoot, grand amateur d’art, Jules Bastin, José Van Dam et, du parterre au pigeonnier, il nous fit assister à de nombreuses représentations dont celle en 1959 du premier ballet de Maurice Béjart, le contesté “Sacre du Printemps” de Stravinsky.
Le 10 septembre 1989, Gérard Mortier, directeur de génie de la Monnaie de 1981 à 1992, à la suite d’une représentation de Fallstaf donnée en l’honneur du peintre, exhume les souvenirs de cet ancien choriste en accueillant une sélection de ses œuvres de 1940-1947 dans les salons Maurice Kufferath pour sceller une amitié discrète, sincère et intergénérationnelle aux consonances familiales.